Klu Klux Klan: quel visage en 2009?
En publiant des images de l’ordinaire des membres du Klu Klux Klan moderne, qu’il a côtoyé au plus près pendant plus d’un an, l’ancien marine reconverti dans le photo-journalisme Anthony Karen pose une fois de plus la question du paradoxe ultime de ce pays, l’Amérique, qui est aussi celui de Barack Obama, président noir, nobellisé depuis quelques jours et citoyen d’un monde qui se veut sans couleur et de culture(s) fraternelle(s).
Ce qui frappe dans cet ouvrage, ce n’est pas tant l’originalité du thème (c’est un peu comme la guerre de 40, la littérature sur le sujet est plus qu’abondante) que l’angle de vue, absolument inédit. Observateur neutre, Karen se défend de toute appartenance au Klan, mais refuse aussi d’imposer ses convictions à travers l’œil de son objectif. Le photographe a réussi à raconter comme jamais auparavant cette organisation, une des plus secrète au monde. Vie quotidienne, barbecues familiaux et grands rassemblements, portraits des membres du Klan, depuis certains de ses dirigeants jusqu’au tailleur de costumes de cérémonies, rites de “naturalisation” des nouveaux membres ou mariages traditionnels … les photos de Karen dérangent. Jamais portrait plus humain ne fût fait de cette organisation mieux connue pour ses crimes infâmes, dénoncés notamment par la voix brisée de Billy Holliday dans Strange Fruits, en 1939. (Moment fort de l’histoire du mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis, le titre “strange fruits” fait référence aux corps de ces noirs, “fruits étranges”, qui étaient (sus)pendus aux peupliers dans le sud des Etats-Unis).
Extraits choisis (et traduits par mes soins) de l’interview donné par Karen sur le site de sa maison d’édition, www.powerhousebooks.com:
PowerHouse Books – Comment a débuté votre relation avec le Klan? Comment avez-vous pu vous introduit au sein d’un groupe si fermé ?
Anthony S. Karen – Ce fût un long processus. (Après plusieurs essais, il finit par rentrer en contact avec un groupe). Je leur ai expliqué que je n’étais pas intéressé par la rhétorique, que je voulais seulement en apprendre plus sur une organisation basée sur les croyances traditionnelles du Klan. Je suis un ancien marine, tout comme mon contact: ça a été l’élément déclencheur, il m’a invité à leur événement suivant. Après nous être rencontrés, il m’a invité chez lui. C’était le leader d’un très large groupe, et je me suis vite retrouvé à photographier tous leurs évènements. Après ma première visite, aucune restriction ne m’a été imposée. Il arrivait souvent que des membres du Klan d’autres organisations fréquentent d’autres groupes, lors d’évènement. J’ai donc eu l’occasion de rencontrer pas mal de monde et de devenir un visage familier. Ces contacts dans la poche, je me suis rapproché d’autres groupes qui ont vite réalisé que je ne recherchais pas le sensationnalisme. J’ai rapidement acquis une réputation d’honnêteté et de sincérité.
PWB - En tant que photo-journaliste, qu’est-ce qui vous a intéressé dans le Klu Klux Klan ?
ASK – (…) Initialement, je rédigeais un projet sur le Vaudou à Haïti, quand j’ai réalisé que financièrement parlant, j’allais devoir trouver un sujet plus proche de la maison. J’ai essayé de trouvé quelque chose de différent, un sujet qui n’aurait pas encore été traité. Le Klu Klux Klan est entouré d’une aura de secret, et même si j’avais vu des tonnes d’images sur cette organisation, jamais je n’avais observé un projet complet mené par un seul et même photographe.
Par ailleurs, les différents travaux que j’ai pu voir sur le Klan référaient systématiquement aux fameuses robes et aux croix mises à feu. Mais ce qui m’intéressait, c’était les gens et les vies derrières les cagoules. Je fais partie de ces gens qui aiment voir et expérimenter par leurs propres yeux. (…) Ceci combiné à mon goût pour les places risquées, et le Klan est devenu un choix évident. C’est un sujet intemporel et puissant qui suscite tout autant de controverses qu’à la fin du XIXe siècle. (…)
PWB – Était-il difficile, en tant que photo-journaliste, de rester impartial et objectif? Pouvez-vous décrire certains moments ou histoires qui vous ont personnellement affecté?
ASK – Bien sûr, nous avons tous nos opinions, mais en tant que photographe, le fait d’avoir un accès complet à la vie de quelqu’un peut renverser la situation. Un vrai photographe est capable de laisser ses opinions à la porte. Si vous avez une opinion, vos images la reflèteront, et ne feront qu’ajouter au sensationnalisme qui fait vendre un magazine. Je m’engage dans un projet la tête froide, et j’ai le désir réel de connaître les gens. Je traite donc chaque sujet comme un individu. Bien sûr, il y a eu des moments très particuliers, mais pas forcément comme on pourrait l’imaginer. Un des plus difficile fut le premier interview que je fis. J’ai raconté que l’une des femmes que j’avais rencontré était formidable. Elle est couturière et fabrique les costumes pour le Klan. Instantanément, des tonnes de réactions négatives se sont érigées contre moi. (Réactions, assez violentes, que Karen a pu observer notamment sur les blogs). Mais je n’ai pas besoin d’avoir les mêmes croyances que quelqu’un pour l’apprécier. (…) Ce qui m’interroge, (…) c’est l’attitude agressive des militants anti-racisme qui hurlent des insanités ou jettent des ampoules et des cannettes sur des membres du Klan. C’est arrivé plusieurs fois lors de manifestations. Pire, ils emmènent leurs enfants avec eux: ils se retrouvent impliqués, de chaque côté du conflit. Comment pouvez-vous traiter quelqu’un de « plouc stupide », dénoncer sa violence et faire usage à votre tour de violence envers cette personne? Je ne comprends pas les gens qui combattent le racisme par la haine. La haine est la haine, et elle n’a pas de frontière.
PHB – Quel est, selon vous, l’objectif officiel du Ku Klux Klan dans la société actuelle ?
ASK – Fondamentalement, je comparerais le Klan à une organisation fraternelle, mais bien particulière. (Karen parle de « twist », i.e. « torsion »). La plupart des groupes du Klan se satisfont de quelques barbecues par an, des rassemblements familiaux en quelque sorte. D’autres sont plus actifs et manifestent pour des causes multiples, comme par exemple pour réintégrer la prière à l’école, pour dénoncer l’immigration illégale ou un crime violent qui n’aurait pas reçu assez l’attention des gros médias. Ces dernières années, j’ai pu observer que l’immigration illégale et l’absence de religion dans la société actuelle sont leurs principales préoccupations. Étonnamment, la plupart des problèmes raciaux qu’ils soulèvent se réfèrent bien plus au « système bancaire juif » et à la manipulation gouvernementale qu’aux Noirs ou tout autre argument lié à la couleur de la peau, comme on pourrait le présumer. Finalement, concernant la problématique raciale, leur principal combat, c’est le mélange des races, peu importe laquelle. « Dieu n’a jamais voulu mélanger un âne avec un zèbre, cela ne fait que diluer la race », disent-ils.
(…)
PHB – Quelle est la dangerosité du Ku Klux Klan aujourd’hui, comparé à ses activités du siècle dernier ?
ASK – Le Klan, en tant que groupe, n’est pas dangereux en soi. Cela se joue davantage au niveau de l’individu, de son état d’esprit. Le Klan en tant qu’entité a une politique très stricte contre la violence. Cela ne fait pas vraiment sens quand on voit un nœud coulant ou des propos racistes sur le T-shirt de quelqu’un, et pourtant je n’ai assisté qu’à une seule bagarre, et elle n’a duré que quelques secondes, pendant un concert Skinhead. Dans l’ensemble, le Klan devient de plus en plus religieux. Certes, certains groupes sont plus militants que d’autres, mais il faut avoir conscience que n’importe qui peut créer un groupe et se réclamer du Klan. Il n’y a pas d’unité majeur, et dans les faits, quand vous entendez parler d’un acte illégal, dans 9 cas sur 10, il s’agit d’un groupe dissident. Ces groupes sont maintenu sous la surveillance constante du FBI. Ils doivent même demander un permis pour la cérémonie de la mise à feu des croix. Aujourd’hui, je pense que c’est comme partout ailleurs: vous trouverez toujours un fauteur de trouble dans le lot.
PHB – Décrivez-nous le profil moyen d’un membre du Klan.
ASK – Il n’y a pas de profil type. Mais je dirais que la plupart sont des gens très ordinaires. Ils viennent de tous les horizons. J’ai remarqué que la plupart ont une connaissance approfondie de la Bible et de la Constitution, ils sont fières d’être américains et beaucoup ont servi sous le drapeau. Certains sont dans la haine, mais d’autres prônent simplement la séparation raciale.
(…)
PHB – La pertinence du Klu Klux Klan a-t’elle été renforcée ou affaiblie par l’élection de Barack Obama ?
ASK – A mon avis, elle est accrue et renforcée.
(…)
- The Invisible Empire est paru aux éditions powerHouse Books en Avril 2009. L’interview au complet de Karen est disponible là:
http://www.powerhousebooks.com/book/1014
- Le morceau Strange Fruits, écrit par le poète Abel Meeropol en 1937, s’écoute un peu partout, interprété par un peu tout le monde, mais particulièrement, en ce qui me concerne, par Nina Simone, et ça, ça s’écoute là:
http://www.youtube.com/watch?v=FWzM4iIs8Y4
J'aime
~ par Goldmund le 23 octobre 2009.
Publié dans THINK(!)
Tags: Anthony Karen, Barack Obama, Etats-Unis, Invisible Empire, KKK, Klu Klux Klan, powerhouse books, Racisme


je file en lire plus sur le sujet…Ca m’a l’air passionnant!!!!!